Une idylle par procuration

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Je mentirais si je disais que ce n’est pas l’idée d’une idylle militante qui m’a conduit à lire Elara Bertho. Comme me dirait cette amie avec qui je prends grand plaisir à polémiquer, le marché est faussé, alors, on lit pour oublier.
Cette relation par procuration, cet ailleurs que l’on fait nôtre parce qu’ici seul le rêve nous semble permis, est la porte par laquelle j’ai choisi d’aborder la lecture d’Un couple panafricain.

C’est un peu la situation qu’a vécue Zenzile “Miriam” Makeba, célèbre chanteuse sud-africaine. Victime du régime d’apartheid, elle est contrainte de s’exiler pour exister aux États-Unis. Son futur époux, Stokely Carmichael, est quant à lui un Trinidadien que la vie a conduit aux États-Unis, où il prendra très vite fait et cause pour la lutte pour les droits civiques des Afro-Américains.


Ce petit ouvrage de 134 pages parvient à tisser une double biographie. La petite histoire rencontre la grande, du township sud-africain à la marche de Selma, jusqu’au sommet du panafricanisme à la table de Sékou Touré et Kwame Nkrumah.

Au début des années 1960, à peine trentenaire, Miriam Makeba, chanteuse issue d’une famille pauvre, mère célibataire et survivante du cancer, se retrouve propulsée à l’international.
La raison : son rôle dans Come Back, Africa, un film tourné clandestinement qui critique le régime.
Son succès lui ouvre les portes des États-Unis, où elle fait la connaissance du chanteur et militant des droits civiques Harry Belafonte, d’origine jamaïcaine, un proche de Nkrumah.
Pendant ce temps, Carmichael poursuit ses études à la prestigieuse université noire d’Howard, où il organise et prend part au mouvement pour les droits civiques.

C’est en Afrique que le couple naît : elle, issue de la pauvreté, achète des vêtements convenables à ce bourgeois qui se déguise en haillons révolutionnaires.
En Guinée, ils entreprennent la partie la plus active mais aussi la moins populaire de leur histoire.
Ils fréquentent les mêmes lieux que nombre d’intellectuels antillais — parmi eux Maryse Condé — et d’autres sympathisants de la cause.

Dans l’ivresse déjà finissante des indépendances, Makeba devient la voix de l’anticolonialisme, tandis que Carmichael, devenu Kwame Touré, popularise la pensée panafricaine aux États-Unis.
Ils n’y voient déjà plus que la brutalisation des régimes qu’ils étaient venus soutenir, et ne comprennent ni le renversement de Kwame Nkrumah ni la répression du régime de Sékou Touré.

Une époque de guerre larvée entre blocs, qui se conclut en Afrique et dans le Sud par l’imposition des plans d’ajustement structurel du FMI.

C’est un texte qui nous donne à voir la beauté du rêve et les déceptions, sans l’onguent consolateur des révolutions avortées.
Il nous renseigne sur la beauté de l’engagement quand il est partagé dans un écosystème militant où tout semble possible.
Tout comme il nous met en garde contre l’aveuglement militant et le piège de la chambre d’écho.

Une leçon intime pour toutes celles et ceux qui, aujourd’hui, sentent le vent tourner et les combats à mener.