La succube

3–5 minutes

Un soleil de fin d’après-midi caressait les terres de sa chaleur persistante, telle la douceur d’un drap en coton sur la peau. Un moment où tout, ou presque, semblait figé, en suspension, précédant une sempiternelle soirée éclairée de sa lune ostentatoire.
Des pommes figues enveloppées de yenyen zinzinulaient au-dessus d’une table en bois, des parokas pusillanimes derrière leurs rideaux de lianes, picorés par les oiseaux gourmands… La route cimentée, accidentée et polie de mille et un passages, était arpentée par quelques lautos avec flegme… La lenteur n’existait pas en cet endroit, mais la patience des éclosions fertiles, et l’amour de leur contemplation, si.

Une bourrasque soudaine troua le silence et balaya quelques feuilles de manguier, qui retombèrent dans un fracas de couleurs chaudes.
Sorti de nulle part et de partout à la fois, c’était le Verbe qui se manifestait, et sa présence exaltait les oisillons, les anolis et autres petites bêtes.
Ainsi, la torpeur dominicale s’installa de plus belle : dans les kays alentours, les manmans fatiguées se relâchaient devant leur poste de télévision, les enfants turbulents s’assoupissaient, la bouche pleine de salive, et les amoureux roupillaient après s’être abandonnés lors d’ébats suintants. L’équilibre des choses, le cercle de la vie, furetaient en tous sens, avec le calme et la sérénité qu’offrait le monde des Hommes, certains jours.

Le Verbe choisit ce cadre idéal pour m’y faire jaillir.
Il sortit mon essence de sa côte, comme on extrait le noyau de son avocat trop mûr. Ensuite, il enfouit sa main dans la terre argileuse, et la malaxa doucement, en figurant la forme qu’il pourrait me donner. Il pensa aux quelques gémissements çà et là entendus en ces lieux, aux abondantes courbes de femmes, jèn fanm, vié fanm, et aux nombreux traits animaux malins et furtifs, mangoustes et serpentines.

Avec ferveur, il entreprit son œuvre. Pour une raison qui m’échappe, il débuta par mon bassin, qu’il fit plus large que la baie du Diamant, mais plus étroit qu’un pistil de flamboyant.
Mes jambes, à la fois longilignes et dodues, aboutissaient à de petits pieds aux orteils délicats.
Surmontée de fesses en goutte d’eau, j’arborais un séant gras et imposant, dessiné pour répondre aux fantasmes des plus tordus des nègs.
Le Verbe posa alors sa main créatrice sur mon bas-ventre, et en remontant dans sa lenteur mystique, créa mes entrailles, mes seins en poire aux tétons foncés, mes épaules et ma nuque dégagées de mes cheveux argentés fournis.
Mes bras, quant à eux, se terminaient par de longs doigts aux ongles effilés. Il s’immobilisa un instant, contempla son ouvrage et vit que cela était bon. Alors, il traça mon visage de ses deux pouces : deux yeux félins en amande, deux oreilles pointues, et une bouche aussi délicieuse qu’un arome rouge, dont la langue contenait un poison mortel aux humains.

Enfin, mon créateur me donna vie à travers un baiser, un seul, et me transmit par cet acte d’amour inconditionnel et prodigue le souffle de vie ; j’ouvris alors les yeux avec stupeur, éblouie par la lumière, et j’ouvris les yeux pour la première fois.
Hélas, malgré ma position de créature particulière, je n’eus pas le droit de voir, ou ne serait-ce qu’apercevoir, le visage du Verbe — comme vous, d’ailleurs, simples mortels.
Mais je pus entendre sa voix inaudible, suave, grave et aimante, avec l’avertissement qu’il me fit :
« Te voici, ma fille, ma merveille, mon tout. Tu as le choix entre assouvir le feu que j’ai mis en ton sein, ou accompagner tes semblables dans leur cheminement de vie. Mais ne te méprends pas dans ta mission : car, comme tes frères, tu seras soumise à mon jugement. D’un baiser, d’un seul, je t’ai créée, d’un baiser, d’un seul, tu disparaîtras et redeviendras poussière. Alors va, et vis. »

Ah, mes frères, ne croyez pas que j’assimilai tout de suite la mission qui m’eût été donnée à accomplir. Car, aussitôt, le Verbe disparut dans une brise légère, comme si l’immensité de sa présence n’eût jamais existé. Il me laissa là, complètement hébétée, à la fois riche des savoirs qu’il plaça en moi, mais perturbée d’être à peine née.
Je dus saisir seule, suivant mon instinct et mes intuitions, car c’est de cette manière que l’âme nous montre le fil de nos destins, et dicte ce que nous sommes censés faire en cette terre.