La voiture jaune

4–5 minutes

« À combien de meurtres a-t-on le droit de penser avant de s’en inquiéter ? » se demande-t-il en avançant lentement dans la file du drive-in.
Il hésite : reprendre son plat habituel, ou tenter l’une de ces autres options qui ne semblent exister que pour combler l’espace.

À hauteur de la borne, quand commence le grésillement distinctif, il n’arrive plus à se concentrer à tel point que le son de la cuisine semble résonner jusqu’à son habitacle.
La honte le tétanise. La serveuse lui demande pour la troisième fois ce qu’il veut. Il répond, embêté, surpris par le son de sa propre voix : son plat habituel.

« Ouè ! », pensa-t-il, défait, en se dirigeant vers le parking vide.
C’est là qu’il attend que passent les embouteillages du soir, en engloutissant les mêmes frites et le même burger, depuis des années.

À vrai dire, le parking n’était pas vide : il était rempli de voitures, mais privé d’âmes.
« Comment pouvait-il y avoir autant d’espace, et pourtant personne autour de lui ? »
Non pas qu’il cherche la compagnie d’inconnus pour manger.
Mais il se demandait si, comme ces autres menus, les gens — enfin, certains gens — n’existaient que pour combler le vide, comme de simples objets flottants dans l’espace, dérivant sans but : intangibles.

Cette idée le terrifie autant qu’elle le rassure : il n’aurait jamais à partager sa peau avec d’autres.
« Quelle pensée horrible », se dit-il.

Mais quelque chose commence à le démanger alors qu’il observe les autres voitures quitter le drive, traverser le parking et disparaître sur l’autoroute.

« Je n’ai rien osé essayer de nouveau, mais je suis sûr que je peux faire quelque chose de différent. Pourquoi ne pas rencontrer de nouvelles personnes ?
On aime déjà manger au même restaurant.
On vit sur une île.
En soit nous sommes déjà voisins.
Je peux bien rencontrer mes voisins, voire, passer leur dire bonjour. »

Alors que cette perspective l’emplissait d’excitation, il fit demi-tour vers le drive-in, cette fois en réfléchissant à la manière d’aborder les gens de la file.
À présent, la nuit vide donne au bâtiment l’aspect d’ un îlot perdu dans une obscurité dévorante.

Mais il n’avait pas le temps pour ce genre de pensées, car ses yeux plongeaient dans la lunette arrière de la voiture de l’avant.

C’était une voiture jaune, modeste, un peu usée par le temps mais encore présentable.
On devinait une peinture refaite par l’absence d’insigne.
Aucun autocollant “Bébé à bord”, aucun logo d’entreprise, pas un sticker religieux. La petite taille du conducteur ne se distinguait que par l’ombre qu’elle découpait sur le pare-brise.

Ses yeux étaient fixés sur le rétroviseur intérieur de la voiture.
Il croyait que s’il parvenait à croiser le regard du conducteur, son intention deviendrait évidente. Alors il continua de fixer à mesure que les deux véhicules approchaient de la borne, commandant chacun à leur tour dans le confort de leur habitacle. Mais rien, pas même un regards alors que la voiture jaune quitte la file. 

Une deuxième fois défait, il récupère un milkshake à la fenêtre sans guère prêter cette fois-ci attention.

“Au moins j’ai testé.” Dit-il à haute voix.
Alors qu’il tourne au coin du drive, il est forcé de freiner brusquement pour ne pas emboutir la voiture jaune, elle-même arrêtée derrière une autre en train de manœuvrer.
C’est là que se produit le miracle. Son regard croise celui du conducteur sans visage. Cela ne dure qu’une fraction de seconde, mais c’est suffisant pour le convaincre de l’invitation.
Il sent son corps s’engourdir, ses mains glisser sur le volant, son cœur s’arracher de sa poitrine.
« On ne peut plus faire marche arrière, maintenant. »

Il prend quelques secondes pour revenir à lui avant d’emboiter le pas de la voiture jaune, quitter le drive, traverser le parking, sortir sur l’autoroute. Il se demande où l’emmène ce nouvel ami.

Les routes vides à cette heure, n’offrent plus aucun obstacle — pas de freinage, d’embrayage, de débrayage ni d’accélération pour freiner leur progression. Cela n’empêche la voiture jaune de se tromper de route à plusieurs reprises.

“Misié conduit bizarrement quand même”, se dit-il. avant de poursuivre sur une route de campagne plus modeste.

Il pouvait voir son ami accélérer sur la route bordée de champs de bananes, il faisait de son mieux pour suivre. À hauteur d’un gué, la voiture jaune fendis sans ralentir  l’eau boueuse et  atteigna presque le milieu de la route avant de s’arrêter, caler.


Après de longues minutes, il sortit de sa voiture, le souffle court, tentant de rassembler ses pensées pour former un mot. Il leva timidement la main — un geste, une tentative, il fallait se lancer.

C’est alors que les coups de feu éclatèrent. Il sursauta, se retourna, mais ne vit rien derrière lui. Instinctivement, il se jeta à l’avant de son véhicule, cherchant refuge. Il comprend que c’est le conducteur de la voiture jaune qui tire. Mais sur quoi ? Avant qu’il ne puisse réagir, la voiture redémarre brusquement, patinant dans l’eau avant de se faire emporter par la crue.

Ce soir-là, il perdit un ami. Et l’appétit.