Enfants, les petites filles sont des petits poussins que des prédateurs ont envie de croquer tout cru ou de mettre le pénis dans la bouche. Adultes, elles deviennent des chiennes bonnes à baiser. Que s’est-il passé entre-temps ? Elles ont peut-être couché. Et parce qu’elles l’ont peut-être fait et qu’elles ont des sexes alors elles sont des chiennes. Une société patriarcalo-misogyne1 persécute les femmes-chiennes, elle veut leur mort, leur anéantissement. Elle veut les baiser jusqu’à ce que leur corps disparaisse et devienne poussière, mais même là, on pourra encore les baiser, puisque c’est tout ce qu’elles méritent. Dire “patriarcalo-misogyne” n’est pas vraiment plus rapide, c’est même plus compliqué à articuler mais, selon moi, il est aujourd’hui difficile de distinguer le patriarcat de la misogynie2. Comment opérer cette distinction lorsque les violences sexistes et sexuelles sont invisibilisées voire normalisées que ce soit dans l’espace privé ou public de façon structurelle dans le patriarcat ? La tâche me paraît ardue. En 2024, sur plus de 120 000 victimes de violences sexuelles ayant déposé plaintes, 85% sont des femmes. Il semble évident que la misogynie est solidement soudée au patriarcat et que liés, ils persécutent, pourchassent les corps et les esprits des femmes.
Une chienne, qui se rebelle et cherche la porte de sortie, ne mérite qu’une balle entre les deux yeux, ou des sorts.
Max Ransay 3promet à la femme qui l’a quitté de terribles malédictions qui la pourchasseront dans sa fuite. J’aimerais saluer sa franchise : lui-même avoue que cette femme a, littéralement été sa proie, “coeur d’une femme en fuite qui a tissé sa trame”. Pourquoi vouloir, pire, devoir tisser une trame si ce n’est pour se libérer d’une oppression. Si elle a tissé une trame pour réussir sa fuite, c’est bien qu’elle eut senti que ce n’était pas accessoire. Mais bien une nécessité pour survivre. Et comme l’avoir quitté lui, son mari alors qu’elle porte ses rêves, fait d’elle une femme indigne ou une pute4, il lui promet que s’abattront sur elle des sorts, et quelque part, la mort.
Chaque année, des femmes sont abattues ou brûlées vives comme Aurélia à Trénelle en 2019 parce que des hommes n’ont pas voulu qu’elles vivent libres. Je trouve extraordinaire que toute une partie de l’humanité ne se dise pas « tiens c’est étrange qu’il y ait autant de femmes qui ne méritent que la mort ? ». Sans jamais se dire qu’elles sont dans une société qui leur est structurellement hostile. Extraordinaire vraiment, ça me fascine. Nous sommes beaucoup de chiennes pour le patriarcat, mais ce n’est pas grave, une chienne est puissante – c’est une chienne qui a élevé Rome5– et devient inarrêtable en meute.
Rien n’est une rigolade. On ne rigole plus.
Un après-midi, une bande de personnes de tous âges et de tous horizons se dirigent vers un quartier dit chaud de Fort-de-France. Je fais partie de ce groupe. Des personnes frileuses d’y aller parce qu’il “fait chaud” et qu’elles n’ont pas envie de marcher sous le Soleil. Entendable. Un homme parle à une femme qui exprime le fait qu’elle ne craint pas d’y aller. Il lui dit : “tu ne crains pas d’y aller parce que tu es comme elles n’est-ce pas ?” À comprendre, comme elles, les putes. Il dit ça “pour rigoler”. Cette femme semble ne pas comprendre ce qui se passe et donne un air surpris. M’approchant des deux, je lui dis dans les yeux “oui tu es une pute” suivi de son prénom. N’attendant pas, je lui dis que moi aussi je suis une pute et qu’on est toutes des putes et que comme on est toutes des putes, qu’on peut aller voir nos sœurs les putes sans crainte. Les hommes restent abasourdis, un homme du groupe dit qu’il est un pédé et nous commençâmes à marcher en direction des infâmes.
Il ne faut rien laisser passer et n’avoir peur d’aucun mot : ni de pute, ni de chienne.
Une soirée, un trinôme, deux femmes et un homme. Je suis l’une des femmes. L’homme raconte une histoire qui peint le portrait d’une femme aux mœurs légères, il évite, dans tous les sens, le mot qu’il sous-entend depuis de trop longues minutes : une pute. Une pute parce qu’elle couche et qu’elle a un sexe. Mon corps se révulse, je suis enragée et je le leur fait savoir. L’autre femme quand elle ne reste pas muette dit, qu’elle n’aurait jamais fait ça, qu’elle n’est pas comme ça, elle, et qu’il ne faut pas qu’on s’étonne qu’après on traite les femmes de “putes”. Le féminisme, c’est la liberté. Les femmes ont le droit de faire ce qu’elles veulent et de le dire à qui elles veulent. Elle a le droit de dire qu’elle n’aurait jamais fait ça parce qu’elle considère que son corps est un temple. Là où le bas blesse, c’est qu’en appuyant ces propos en disant que ce sont à cause de femmes “de ce genre là” qu’on dira après que toutes les femmes sont des putes, elle s’éloigne de ses compagnes. Je pense qu’en faisant ça, elle essaie de se sauver, de se sauver du patriarcat. Qui peut lui en vouloir ? Qui n’a pas peur de cette monstruosité ? Mais la réalité est que peu importe où elle va, le patriarcat la trouvera quand même. Sa seule issue est de rejoindre la meute.
Il ne faut rien laisser passer. Une femme qui ne répond pas quand elle entend dire qu’une autre femme n’est qu’une pute se condamne à faire cavalière seule. Parce que même si elle ne répond pas, voire acquiesce, et que les hommes pourront la voir comme la sainte parmi un océan de putes ou comme la femelle docile du grand parc à chiennes, le patriarcat la tuera quand même, avec une échéance peut-être retardée. Le patriarcat ne peut pas épargner une femme. L’inverse ne peut être qu’un mirage, parce que cela est structurellement impossible. Personne ne peut gagner, seule, face à une organisation qui répand sur son passage des cris et la mort. La seule chance qu’on ait de se sauver est de rejoindre la meute et de dire que nous aussi nous sommes des chiennes et des putes. Être féministe c’est aussi et surtout dire « Je ne suis pas la sainte parmi une mer de putes. Je suis une pute aussi. ».
Rokhaya DIALLO dit qu’il faut se distancier du mot pute – ou plutôt s’en rapprocher – jusqu’à ne plus en avoir peur puisque quoi qu’on fasse ou dise on n’y échappera pas. Même si c’est légitime d’en avoir peur, j’en ai aussi eu peur parfois mais s’approprier, collectivement, les mots dont on se sert pour nous définir : pute, tchoin, walpa, manawa, malpwop, ti pitin, yellow gaza, peut, concrètement, nous aider dans la lutte. Si nous réalisons la menace qui pèse perpétuellement sur nous et plantons nous-mêmes cette fichue épée de damoclès au milieu de nos crânes, les soldats du patriarcat auront, sur nous, une prise en moins. Cela nous rendra puissantes. Unies et puissantes.
Sources :
- Selon le dictionnaire Larousse, “le patriarcat est une forme d’organisation sociale dans laquelle l’homme exerce le pouvoir dans le domaine politique, économique, religieux, ou détient le rôle dominant au sein de la famille, par rapport à la femme.”
↩︎ - La misogynie est un sentiment de mépris ou d’hostilité à l’égard des femmes motivés par leur sexe (wikipédia). ↩︎
- Chanteur martiniquais, interprète de “Coeur d’un homme en lambeau”, 1995
↩︎ - Solann dans son single “Rome”, 2024, dit que les putes comme elle “portent les rêves des hommes”. ↩︎
- En référence à la légende latine de la louve qui a élevé Romulus et Remus, légende reprise par l’artiste Solann dans son single “Rome”, 2024. ↩︎
