Ay gadé Fanon

3–5 minutes


Chaque lecteur, chaque individu qui l’a connu, garde son propre souvenir de Frantz Fanon. Alors forcément, les premières minutes du film m’ont été pénibles : trop lisses, trop d’exposition.

Je rejetais certaines citations — que je jugeais cringes — mais que je sais nécessaires pour le grand public. Je tiquais aussi devant la validation de mythes : non, Fanon n’a jamais été l’élève de Césaire au lycée Schoelcher.1 Et toutes ces petites torsions qui rappellent qu’un biopic reste un produit destiné à être vu, digéré, vendu.

Mais une fois ces bagages rangés, j’ai pu entrer.
Et là, le film de Jean-Claude Barny, de Sébastien Onomo et du magistral Alexandre Bouyer devient exceptionnel. Pas parce qu’il restitue tout — il ne le peut pas — mais parce qu’il capte un moment de bascule. Un Fanon entre Peau noire, masques blancs (la thèse) et Les Damnés de la Terre (le cri). Un homme qui fait le pont entre la clinique psychiatrique et le champ de bataille. Un film qui ne fige pas, mais met en mouvement — qui explore les nœuds de l’aliénation psychique dans le contexte colonial, sans les réduire à un slogan.

Le rythme fonctionne. La direction artistique est solide. Les images sont belles.
Ce biopic, qui oscille entre l’énergie d’un film indépendant et les moyens d’une production pour le grand public, peut nourrir tous les spectateurs — néophytes ou initiés.

Il humanise également le mythe en le confrontant aux limites d’un homme de son époque, en le mettant face à ses contradictions. Celles d’un père absent pour son premier enfant, et d’un engagement impossible sans les sacrifices de son épouse, réduite au rang de mère et de dactylographe. Pour autant, ce film ne fera pas date pour son exploration des relations de genre, ni des violences sexistes et sexuelles, pourtant omniprésentes en zone de conflit. D’autres se chargeront, avec plus de brio, d’en analyser les manques. Pour ma part, il me semble important de rappeler la place des femmes citées dans le film.

En effet, Mireille Fanon-Mendès France, fille de Frantz Fanon issue d’une première relation qu’il n’a pas élevée, joue aujourd’hui un rôle important dans la transmission de son héritage. Elle est présidente de la Fondation Frantz Fanon, et son travail intellectuel et militant contribue activement à préserver et faire vivre la pensée de l’écrivain et psychiatre antillais, notamment en France. Quant à son épouse, Marie-Josèphe « Josie » Dublé, elle fut journaliste, notamment rédactrice pour Afrique Action — un journal devenu par la suite Jeune Afrique. Elle collabora également à différents organes de presse du FLN, au même titre que son mari, s’impliquant pleinement dans les luttes anticoloniales auxquelles ils avaient tous deux dédié leur vie.

Le Fanon de Jean-Claude Barny est à plus d’un titre d’actualité, alors que le colonialisme tue à Gaza et que l’Empire américain s’inscrit dans une lutte avec le monde entier.
En France, la distribution du film reste lacunaire. Le marché, certain·e·s diront ; la lâcheté, je propose.
Ne pas diffuser Fanon, c’est faire le jeu des descendants de l’OAS, du Rassemblement National et de tous les héritiers du colonialisme, qui renaît en Europe avec les extrêmes droites.

Regarder Fanon est un acte militant.

L’expérience Fanon

Moi, Fanon, je l’ai rencontré il y a dix ans, à travers le documentaire Concerning Violence de Göran Olsson. Avec une introduction par Gayatri Chakravorty Spivak (Les subalternes peuvent-elles parler ?) porté par la voix de Lauryn Hill. C’était une révélation.


Je ne lis plus Fanon aujourd’hui, ou très peu. Pas par lassitude. Par crainte.
Peur de me faire engloutir à nouveau par ces textes que j’ai longtemps placés au rang d’écritures sacrées.

Certain·e·s lisent la Bible. Moi, je lisais Fanon.
Il a longtemps été mon David Goggins, une démarche sans compromission, mon idéal masculin du moine-guerrier.
J’écoutais son seul exposé audio — Racisme et culture — en boucle, des jours entiers.
Une parabole radicale. J’étais saisi. Lock-in.

Chercher à me conformer à l’expérience Fanon, ou du moins à ce qu’on en interprète, relevait pour moi d’une ascèse quasi religieuse.
L’abnégation devenait la récompense. Ne pas s’y conformer, c’était trahir.
Alors je le lisais dans les transports, après le sexe. Je le citais à voix haute. Comme pour convoquer son conseil. Comme s’il allait répondre.

Mais c’est là le piège.
Quand on sanctifie Fanon, on l’empêche de nous traverser.
On fait de sa pensée un mausolée, alors qu’il nous commande de l’interroger, de la bousculer, de la dépasser.

“Fanon est le pourvoyeur de la vérité transgressive et transitionnelle.”

Homi K. Bhabha, Les lieux de la culture

Fanon n’est pas le chantre de la violence, ni même un simple anticolonial.
Fanon est le penseur inquiet de la remise en cause perpétuelle, là où se nichent les injustices. Où qu’elles soient.
C’est à ce titre que son esprit demeure intact.

Ay gadé’y, ay gadé’y, ay gadé’y.

  1. Fanon, Joby. Frantz Fanon : De la Martinique à l’Algérie et à l’Afrique. Paris : L’Harmattan, 2011. ↩︎