Quand la fin de la vie chère fait encore payer les femmes 

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Un retour à la terre contre la vie chère ?

Parmi les discours allant de paire avec la fin de la vie chère, celui prônant un retour à une consommation locale tant à s’imposer comme solution face à la mainmise des grands groupes sur notre consommation alimentaire. La solution semble alors toute trouvée, et au-delà des questions subsidiaires autour de la disponibilité des terres agricoles – le journal France-Antilles titrait en novembre 2022 “Trouver un terrain agricole en Martinique, « un travail de longue haleine »” un article abordant la difficulté pour les jeunes agriculteur.rice.s à trouver un terrain1 – consommer “lokal” représenterait une alternative efficace pour une population au pouvoir d’achat mis à mal. 

Sé grenn diri ka plen sak diri

Pour parer à la consommation en grande surface, les partisans du mouvement contre la vie chère exhortent à un retour aux techniques de culture ancestrales comme le fameux “jaden kréyol”, le développement de la permaculture (chlordécone oblige), le troc, la priorisation des producteur.rice.s locaux, etc. Au-delà des préconisations, une bonne partie de la population a impulsé d’elle-même des stratégies de consommation permettant l’accès à des denrées hors des circuits de vente prédominants.  Les initiatives individuelles sont de plus en plus nombreuses et font la part belle à un changement de consommation des foyers à un niveau microéconomique, à défaut de voir un changement au niveau macro s’opérer dans l’immédiat.*

Changement et engagement … individuellement

La mise en place de ces diverses alternatives n’est pas sans rappeler les recommandations que l’on retrouve face à un autre problème d’une ampleur majeure : le changement climatique. Dans les années 2000, et face à la prise de conscience de plus en plus massive des enjeux environnementaux liés à la pollution anthropique, la doctrine prônant une consommation responsable voit le jour. La consigne est claire : s’engager individuellement et réduire son empreinte écologique en consommant de façon plus responsable, c’est-à-dire en choisissant des produits durables, recyclables et à faible impact environnemental. Ressassée par les milieux écologistes et les gouvernements, la consommation responsable devient l’action la plus concrète proposée aux individus, faisant également peser la responsabilité de la dégradation de son environnement sur le.a consommateur.rice. Deux décennies plus tard, ceux.celles-ci sont désormais sensibilisé.es et prêt.es à suivre les attendus d’une consommation responsable. Selon l’ADEME2 (Agence de la transition écologique, établissement public français), 78 % des Français.es interrogé.es en novembre 2023 déclarent agir en faveur d’une consommation durable et 50 % disent se questionner systématiquement sur l’impact négatif des produits achetés sur la santé et/ou l’environnement. Selon cette même enquête, les difficultés de la consommation responsable restent un véritable sujet pour la population française dont 68% déclarent trouver fatiguant de chercher les “bons produits” (sic). 

De responsable à coupable : et si on imputait l’erreur au consommateur ?


Cette “fatigue” est explorée dès les années 2010 dans les discussions autour de l’écologie et le concept de “green fatigue” ou fatigue écologique est popularisée notamment par Elizabeth Tuttle, dans son article paru dans la Columbia Journalism Review en juin 2008,  « “Green Fatigue” and “Eco Anxiety”». La chercheuse américaine y constate un glissement de l’exigence à l’épuisement environnemental. En effet, désormais théorisée, « l’éco-fatigue désigne la fatigue liée à un excès d’informations ou de pression relatives aux enjeux écologiques qui tendent à sur-responsabiliser voire à culpabiliser les individus »3 (E. Pol, D. Marchand, 2022).

« En dirigeant les stratégies de lutte contre la vie chère vers les consommateur.rice.s et vers la sphère domestique c’est donc aux femmes que l’on demande encore de faire des efforts.  »

L . L-S

C’est ce constat qui nous pousse à nous interroger sur la correspondance entre l’appréhension de la problématique environnementale et celle de la problématique économique en Martinique. En prônant un retour à des modes de consommation moins tournés vers les grandes surfaces, c’est l’organisation domestique des individus qui est engagée dans un changement significatif. Or, si le fait de remettre la responsabilité des consommateur.rice.s au centre des débats tend à faire évoluer les habitudes de consommation des foyers, d’autres habitudes, elles, ont plus de mal à suivre la même évolution. 

Tous ou toutes solidaires contre la vie chère ?

D’après l’INSEE et l’Ifop4, le partage des tâches domestiques est encore largement inégalitaire, aux dépens de la gent féminine qui assume la majorité des tâches domestiques (64%) et des activités parentales (71%). Ces chiffres suivent par ailleurs une évolution très lente, avec un pourcentage global du temps consacré au travail domestique et parental qui n’a diminué que de 5% en 25 ans, passant de 71% en 1986 à 66% en 2011. En dirigeant les stratégies de lutte contre la vie chère vers les consommateur.rice.s et vers la sphère domestique c’est donc aux femmes que l’on demande encore de faire des efforts.

Tout comme l’expérience de la fatigue environnementale ou de l’anxiété écologique, l’injonction à consommer local pour lutter contre la vie chère réclame un investissement supplémentaire exposant les femmes à un surplus de charge mentale. Bien que difficile à quantifier, la charge mentale représente un mal-être principalement féminin qui toucherait 8 femmes sur 10 (Ipsos, 2018)5. Les courses et activités dites de semi-loisir telles que le jardinage, déjà effectuées aux deux tiers par les femmes requièrent, dans les stratégies évoquées, une implication plus importante accroissant cette charge.

À la lumière de ces informations, le rôle des femmes dans la lutte contre la vie chère apparaît comme ambivalent. Facteur nécessaire de la transformation des habitudes de consommation des Martiniquais.e.s, la modification de l’organisation domestique, bien que primordiale, interroge alors par sa double nature: libératrice ou oppressive ? 


Sources :

  1.  Noël, Wendy. “Trouver un terrain agricole en Martinique, « un travail de longue haleine »”, France-Antilles, 2022.
    https://www.ifop.com/wp-content/uploads/2019/11/l-inegale-repartition-des-taches-menageres-ou-la-persistance-d-un-privil….pdf
    ↩︎
  2. Ministère de la Transition écologique. “Enquête ADEME : les Français sur le chemin d’une consommation plus durable.” Notre-Environnement.gouv.fr, 2022.
    https://www.notre-environnement.gouv.fr/actualites/breves/article/enquete-ademe-les-francais-sur-le-chemin-d-une-consommation-plus-durable ↩︎
  3. Pol, Enric et Marchand, Dorothée. 30. Éco-fatigue (Green fatigue) p. 88 -89, Psychologie environnementale : 100 notions clés.  Dunod. https://doi.org/10.3917/dunod.march.2022.01.0088. ↩︎
  4. Kraus, Frédéric. L’inégale répartition des tâches ménagères ou la persistance d’un “privilège de genre”. Ifop, 2019.
    https://www.ifop.com/wp-content/uploads/2019/11/l-inegale-repartition-des-taches-menageres-ou-la-persistance-d-un-privil….pdf ↩︎
  5.  Ipsos. “Charge mentale : 8 femmes sur 10 seraient concernées.” Ipsos, 2022.
    https://www.ipsos.com/fr-fr/charge-mentale-8-femmes-sur-10-seraient-concernees ↩︎