N.B
À la suite du mouvement contre la vie chère mené par RPPRAC, et face au regain de violence en Martinique, le gouvernement expéditif de Michel Barnier prend la décision de diligenter la CRS 8 le 21 septembre 2024, afin de réprimer les agitations de la rentrée.
La création des compagnies républicaines de sécurité (CRS) en décembre 1944 tire son origine dans la dissolution des groupes mobiles de réserve fondés en 1941 sous le régime de Vichy. Le contexte d’après-guerre nécessitait un « besoin urgent d’ordre public1 ». Près de 65 ans après les émeutes de décembre 1959, qui ont coûté la vie à trois jeunes martiniquais tués par les forces de l’ordre, le gouvernement français renvoie des CRS connus dans les années 1950 pour leurs exactions racistes2, notamment attestées par le préfet de l’époque, Jacques Boissier3. Instigatrices des émeutes de décembre noir, à la suite d’une l’altercation4 entre Frantz Moffat et un automobiliste métropolitain ameutant les badauds de la place de la Savane, les CRS se déchainent sur la foule à coups de mattraques et de grenades lacrymogène, alors que la situation était déjà apaisée suite à l’intervention des policiers locaux. Ces exactions entrainent l’expulsion des CRS de la Martinique suite à une motion5 du Conseil Général du 24 décembre 1959.
Jusqu’au 21 septembre 2024, aucun gouvernement ne s’était risqué à déroger à cet accord tacite passé entre les élus martiniquais et le gouvernement de Michel Debré. Ils sont de retour sous la forme d’une des dernières innovations répressives du précédent ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin.
Vraisemblablement, la tentation de mettre à l’épreuve le dernier jouet répressif du gouvernement semblait trop forte pour le nouveau ministre de l’Intérieur, Bruno Retailleau. Surement encouragé par les syndicats de la Police nationale qui réclamaient depuis plusieurs années l’envoi des CRS aux Antilles, le nouveau ministre de l’Intérieur livre la Martinique aux CRS 8. Cette compagnie, créée en juillet 2021, est décrite par le ministère comme un couteau suisse opérationnel spécialisé dans les violences urbaines et « déployables en temps réel chacune sur une zone définie du territoire6». Elle fait ses preuves à Mayotte en 2023, lors de l’opération Wuambushu où le ministère de l’Intérieur mène une campagne de démolition des bidonvilles occupés majoritairement par des Comoriens. Face à ce désastre humanitaire, la CRS 8 ne lésine pas sur les moyens de répression, allant jusqu’à qualifier la population des bidonvilles « d’ennemis7 ».
Face à ce langage guerrier destiné à une population civile, on peut alors se demander, dans quelle perspective et dans quel imaginaire interviennent les policiers de la CRS 8, mais aussi les escadrons de gendarmerie mobile convoqués en Martinique ? Dans quelle mesure l’exotisme, la recherche pécuniaire8, ou encore le besoin de s’imaginer des ennemis, oriente la façon de communiquer, mais aussi, car c’est leur mission principale, de protéger la population ?
Une force de répression
Cette question est partiellement résolue par l’expédition punitive couplée à un besoin sûrement légitime de rétablir la circulation dans la nuit du 10 au 11 octobre 2024. Une vidéo publiée par le journaliste et vidéaste Clément Lanot, montre un tabassage en règle de la part d’éléments de la CRS 8 contre un manifestant, qui reçoit de surcroît, dans son malheur, un tir de LBD9.
Selon le média d’investigation10 sur les violences policières du journaliste David Dufresne, le procureur de la République de Fort-de-France a confirmé l’ouverture d’une enquête pour violences par personne dépositaire de l’autorité publique à la suite de la publication de cette vidéo. À cela s’ajoute l’affaire de violences commises en avril 2023 par des policiers de la CRS 8 et suivie par le parquet de Rennes11.
« Cette même force de police est connue et reconnue pour mener des actions violentes, et bien au-delà de ce que la loi leur permet. «
Selon les sociologues des mouvements sociaux, Charles Tilly, Sidney Tarrow et Doug McAdam, la répression consiste en des « efforts pour supprimer tout acte contestataire ou tout groupe ou organisation responsable de ces derniers12». Cette répression, mise en œuvre par le pouvoir central qui régit la police, peut utiliser d’autres moyens administratifs pour la mener. Dans le cadre des événements violents en Martinique, on dispose au pouvoir préfectoral une force de police dissuasive pour réprimer des manifestations parfois violentes. Cette même force de police est connue et reconnue pour mener des actions violentes, et bien au-delà de ce que la loi leur permet.
La communication des politiques repressives contre le vigilantisme policier.
Cette communication autour de l’expérience et de l’efficacité de la CRS8 au bénéfice du pouvoir répressif et qui compte rétablir l’ordre, peu importe les moyens, est aussi dénoncée par ses propres limiers. Assurément insatisfaits de la qualité du « gibier » offert par le ministère de l’Intérieur, ces policiers formés et triés sur le volet dénonçaient déjà leur utilisation comme un outil de communication politique dans le cadre de leur déploiement à Marseille13. On comprend ainsi que les méthodes répressives du ministère, qui abuse de la communication policière, rentrent en contradiction avec les exécutants qui ne réclament pas moins de répression, mais un contrôle de cette dernière à l’échelle individuelle.
En somme, le policier comme outil veut s’absoudre de la communication politique du gouvernement et veut mener à bien sa propre répression dans une certaine forme de vigilantisme. Ainsi, lorsque des policiers de la CRS 8 molestent et tirent au LBD sur un jeune homme en fuite, c’est la volonté de punir, de mener à bien son auto-justice, qui prend le dessus sur la mission de service publique. Inscrite depuis 1944 sur leurs écussons, la devise des compagnies républicaines de sécurité est de « servir ». Il est à se demander si cette notion du service exclut une partie des citoyens.
Vers une installation durable des CRS en Martinique ?
Suite au départ de la CRS 8 de Martinique et dans le cadre du traditionnel roulement des effectifs, les CRS 81 et 83 viennent renforcer le dispositif de maintien de l’ordre. Bien que la suspicion de leur arrivée ait causé l’envahissement de l’aéroport international Aimé Césaire le 10 octobre 2024, et, malgré un démenti de la préfecture, les deux compagnies arrivent en Martinique dans la nuit du 14 octobre. Ainsi, le déploiement exceptionnel de la CRS 8 précède celui de deux compagnies créées en 2023 sur le même modèle opérationnel. L’accord tacite entre les élus martiniquais et les gouvernements successifs vole en éclat, au gré des pressions syndicales et des opérations de communication du gouvernement. La nécessité de leur déploiement sur le territoire martiniquais se pose, étant donné la présence déjà bien exubérante des escadrons de Gendarmerie mobile. Faisant fi des protestations de la population, de la classe politique, et dédaignant l’histoire des émeutes de décembre 1959, le gouvernement de Michel Barnier crée un précédent. Si les CRS ne disposent pas d’infrastructures qui leur permettent de s’établir durablement, comme les CRS de 1959 au fort Saint-Louis, attendons-nous à l’avenir à de nouveaux renforts si la réponse politique s’en accoutume.
Sources :
- Carrot Georges. Le maintien de l’ordre en France au XXe siècle. Paris. Henri Veyrier. 1990, p. 256 ↩︎
- ADM. fonds des périodique. Justice. 20 juin 1957. cote PER137/1957 ↩︎
- AN. Archives du ministère des Outre-Mer (Pierrefitte-sur-Seine). Direction des départements d’Outre-Mer.
rapport du préfet Jacques Boissier sur les incidents opposant les CRS à une partie de la population. cote
19940180/206. 1946-1979
↩︎ - PLACIDE Louis-George. Les émeutes de décembre 1959 en Martinique Un repère historique. Paris. L’Harmattan. 2009 ↩︎
- ADM, fonds des périodiques. L’Information. 29 décembre 1959. cote PER134/1960 ↩︎
- « Qu’est-ce que les CRS « nouvelle génération » ? » , selon la Police nationale, 14 octobre 2024. .https://www.police-nationale.interieur.gouv.fr/actualite/quest-ce-que-crs-nouvelle-generation ↩︎
- « Chaleur, absence de visibilité… Le quotidien difficile de la CRS 8 dans les bidonvilles à Mayotte ». Europe 1, 28 avril 2023. https://www.europe1.fr/societe/chaleur-absence-de-visibilite-le-quotidien-difficile-de-la-crs-8-dans-les-bidonvilles-a-mayotte-4180327. ↩︎
- Les escadrons de Gendarmerie mobile et les CRS perçoivent l’indemnité journalière d’absence temporaire (IJAT) dans le cadre de leurs déplacements. Cette indemnité s’ajoute à leur solde personnelle. ↩︎
- Lanceur de balle de défense ↩︎
- Victor, Vincent. « Martinique : une enquête pour violences ouverte contre la CRS 8 ». violencespolicieres.fr, 17 octobre 2024. https://violencespolicieres.fr/signalement/8197/#martinique-une-enquete-pour-violences-ouverte-contre-la-crs-8 ↩︎
- Roux, Romain. « Après la plainte d’un Rennais, la CRS 8 visée par une enquête préliminaire ». letelegramme.fr, 23 mai 2023. .https://www.letelegramme.fr/ille-et-vilaine/rennes-35000/apres-la-plainte-dun-rennais-la-crs-8-visee-par-une-enquete-preliminaire-6349674.php ↩︎
- Colombes Hélène. Répression. Dans Fillieule, O., Mathieu, L. et Péchu, C. (dir.). Dictionnaire des mouvements sociaux 2e édition mise à jour et augmentée. ( 2e éd., p. 502 -508 ). Presses de Sciences Po. Cite Dynamics of Contention, 2001, Cambridge University Press, p.69 ↩︎
- Molinié, William. « Marseille, Nîmes… Envoyés «après la bataille», les policiers de la CRS 8 doutent de l’efficacité de leur mission ». Europe 1, 24 août 2023. https://www.europe1.fr/faits-divers/marseille-nimes-envoyes-apres-la-bataille-les-policiers-de-la-crs-8-doutent-de-lefficacite-de-leur-mission-4199814
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